Les 8 et 9 novembre se sont tenues les journées du Comité National de Liaison des Acteurs de la Prévention Spécialisée (CNLAPS). Elles ont, notamment, accueilli un atelier autour du « travail de rue numérique ». Avec l’accord des participants de cette table ronde, nous vous en proposons ici les grandes lignes.

Albert, dessinateur, nous a donné l’aimable autorisation de publier ses illustrations de ses journées.

La Moselle

Daniel Dose, directeur AIPS ; Anne-Laure Steyer, éducatrice AIPS ; Habib Bitat, coordinateur équipe de nuit APSIS-Emergence

Daniel Dose : qu’est-ce qui a amené ce besoin de travailler sur le numérique ? Une frange de notre public cible que nous n’arrivions plus à rencontrer. Le diagnostic nous a amené à penser que les plateformes numériques pourraient permettre de recréer le lien. Comment s’intéresser à ces nouveaux usages ? Ces usages viennent bousculer les éducateurs : vous appelez un jeune, il ne répond pas ; vous lui envoyez un mail, il ne répond pas ; vous le contactez sur Snap, il répond. Les jeunes ont peu de recul : ils utilisent les réseaux de façon naturelle. Comment on y va, la PS ? Certaines associations n’avancent pas à la même vitesse. APSIS-Emergence a avancé en premier en Moselle, mais les directeurs ont souhaité mettre le Département autour de la table. Lors de notre participation au schéma départemental, nous avons fait remonter ces observations. C’est inscrit comme axe de travail en Moselle, sur demande des associations.

L’organisation avec les équipes est encore en question : de droit, d’organisation… on a prévu un temps de « rue virtuelle » ou de « rue numérique » sur les plannings (en volume horaire, sur la base d’un volontariat). Très rapidement, il y a eu des questionnements de la part des équipes : on touche à une matière qu’on connaît peu en termes de relation éducative. Il a fallu préciser au Département qu’on avait besoin d’aller dans cette réflexion, mais pas seuls. Il existe un groupe départemental sur la virtualité, un directeur de PS étant co-animateur de ce groupe avec l’Aide Sociale à l’Enfance. On est au début de ce groupe de travail : une première réunion a permis de définir un cahier des charges / une nomenclature / une bonne pratique. Les réalités de la PJJ, d’une MECS… ne sont pas celles de la PS, mais on essaie de trouver des règles qui conviennent à tout le monde.

Quand on est sur les réseaux, quand est-ce qu’on réagit ? A quelle heure ? Nous avons choisi une règle : « Si vous êtes sur un temps de travail, vous répondez, sinon, vous ne répondez pas ». En interne, les professionnels ont un téléphone et un PC professionnel. On ne peut pas demander à un salarié d’avoir un compte personnel, même si quelques éducateurs ont du mal à passer de leur compte personnel au compte professionnel. Les questionnements qui sont vite arrivés sont comment faire évoluer des échanges très fonctionnels (like ou pas…) qui privent de l’échange vers des échanges avec un peu de recul. Comment les éducateurs vont reprendre ce qu’ils voient sur les réseaux ? On entre dans un espace un peu intime : les jeunes sont un peu chez eux, mais ils donnent à voir de cette intimité.

Il y a une nécessité à ce que la PS, qui de toute façon a investi cet axe partout sans trop définir de règles, fasse entendre aux conseils départementaux qu’elle doit y aller.

Habib Bitat : la rue virtuelle à APSIS-Emergence (Metz et Thionville). En 2010, je fais partie d’un club de PS qui décide de créer une page facebook du Club de prévention, sans nommer l’éducateur qui est derrière (juste l’équipe). Avec la fracture numérique, certains jeunes viennent voir notre page via le PC de la maison (pas encore de smartphone). Cette page a été lâchée en 2012 : les éducateurs étaient en relation avec les jeunes via leurs comptes privés. Les jeunes ont des smartphones, mais pas de numéro, et utilisent le WIFI public. En 2014, il apparaît clairement qu’il faut travailler cet espace. Certains jeunes n’étaient plus touchés par la PS : des jeunes dans leurs chambres, présumés en sécurité par leurs parents, mais ouverts au monde, livrés à eux-mêmes. Le rôle de sentinelle de protection de l’enfance de la PS est alors en jeu. Les réseaux, via des algorithmes, proposent des jeunes amis d’amis.

La posture éducative virtuelle a été discutée dans notre association. Certains éducateurs utilisaient leur profil privé, et étaient interpellés sur leur temps personnel. Avec l’AIPS, une fiche technique d’intervention sur les réseaux sociaux a été créée, basée sur les compromis entre les pratiques différentes des éducateurs. Certains éducateurs âgés, résistants au changement, ont eu du mal à entendre que ces espaces mettent les jeunes en danger.

Sur ces réseaux sociaux, on fait de l’investigation sociale : quand des partenaires recherchent des jeunes, cela nous facilite la communication. Certains jeunes montrent plus par l’image ce qu’ils sont que par le dialogue dans la rue. Certains parents attendent un accompagnement sur la question du numérique.

Anne-Laure Steyer : les jeunes sont en avance sur les réseaux. Facebook est devenu obsolète, sauf sur le fil d’actualité. On a dû se pencher sur Snapchat et Instagram. On peut avoir un Snap pro, qui facilite la communication avec les jeunes.

Daniel Dose : les règles sont une page professionnelle par éducateur, avec le nom, le prénom et l’association. Le téléphone professionnel est utilisé sur les horaires de travail. Tout n’est pas réglé vis-à-vis du droit. Nous travaillons avec un sociologue pour étayer le contenu (parentalité éducative avec le numérique, aider à l’inclusion sociale avec le numérique… quel impact de la présence d’un éducateur sur le numérique). L’AIPS a son siège dans un immeuble où existe une association de gaming. Il y a aussi des communautés sur les plateformes de jeux, utilisées par beaucoup de jeunes que la PS accompagne (10/15 ans majoritairement).

Conclusions : l’usage par les jeunes se transforme et il faut mettre en œuvre des démarches d’observation. Le travail avec le sociologue. La notion de posture éducative virtuelle : on peut s’inscrire dans une tradition de la PS, mais il faut redéfinir les règles de l’intervention. Importance de s’inscrire dans les schémas départementaux.

L’Hérault

Eva, éducatrice APS34 (Sète) ; Djamel, éducateur APS34 (Lunel)

L’association date de 2007. Elle a 10 équipes sur l’Hérault. Toutes les équipes sont dans le numérique avec les promeneurs du net. L’équipe de Sète avait pris l’initiative de mettre une page Facebook en place. L’hiver, il n’y avait pas un jeune sur le territoire et il fallait aller chercher les jeunes là où ils étaient. Les jeunes demandaient cette création aussi. L’une des particularités de Sète est que, à APS34, les éducateurs travaillent en binôme en rue. Il en va de même sur la rue numérique. En 2017, la CAF a demandé des promeneurs du net. On a pris le plus réticent des TS sur ce travail (l’intervenant -sic). Dès le début, un très grand engouement de ma part sur cet espace : j’y ai vu un réel prolongement du travail de PS. La démarche instaurait des permanences, mais j’ai préféré les faire « sauter ». On nous a demandé d’attendre les jeunes, je suis allé vers.

Les thèmes abordés avec les jeunes sont les mêmes que ceux abordés en rue (sauf la dimension justice qui n’est pas abordée sur les réseaux). On a évalué le public rencontré. Il y a une différence entre Lunel et Sète : à Lunel, plus du 17/25 ans alors qu’à Sète les contacts se font avec les plus jeunes. Il a fallu changer de réseaux pour toucher les plus jeunes à Lunel. WhatsApp est une communauté d’accès restreint. Snap est éphémère : dans les 24h après le post, on n’a plus de trace. Sur Lunel, de 2017 à 2018, on est allé de plus dans plus vers les algorithmes qui nous proposent des jeunes « amis d’amis » comme relation et permettent d’étendre notre réseau. Trois exemples concrets : un conseiller de pôle emploi avec lequel nous travaillons a un lien avec les jeunes sur Facebook. Je suis en discussion individuelle via Messenger avec un jeune qui n’ose pas retourner à pôle emploi puisqu’il a raté plusieurs rdv. En même temps, je parle du jeune sur Messenger au conseiller, qui accepte qu’il revienne en rdv. A la suite, je crée une conversation de groupe qui leur permet de prendre directement rdv. Autre exemple : la valorisation des chantiers éducatifs (chantier botanique avec l’ONF). Par notre profil Facebook, on publie souvent des photos du chantier, ce qui valorise le travail des jeunes et informe nos partenaires de ce que les jeunes font, et permet à des jeunes du territoire de découvrir cette modalité de travail. Dernier exemple : création d’un groupe « secret » Facebook avec des jeunes filles pour partir en séjour à l’étranger. Les situations de chacune (maman, étudiante, sans emploi…) ne permettaient pas de se voir. On est passé par Facebook, ce qui a permis à chacune de faire des recherches pendant son temps libre, de partager avec tous. On a pu le reproduire ensuite pour le bilan.

Commission numérique au sein de l’APS34 pour partager et échanger entre les territoires, évaluer la nécessite de développer autre chose. Tuilage avec les promeneurs du net : tous les mois, les promeneurs du net se réunissent, en temps pluridisciplinaire, avec des analyses de pratiques professionnelles. Points de vigilance : exigence de sureté et de sécurité dans l’espace numérique, comment se présenter sur Facebook, avoir une labellisation pour être repéré et reconnu (en Finlande, ils ont leurs propres réseaux sociaux), sur quelles plateformes et logiciel le travailleur social s’appuie ?

Conclusions : ce n’est pas un individu, mais une équipe qui investit un réseau. Partenariat numérique (pôle emploi…). Accompagnements collectifs vers des projets.

Et ailleurs ?

Bourges, ADSEA28, APSER (37) : groupe de travail sur les pratiques numériques à partir des Promeneurs Du Net. Bourges est coordinateur du dispositif après avoir été expérimentateur.

Sur la PS de Bourges, on est parti des pratiques des jeunes. On a toujours un regard négatif sur les réseaux sociaux, les jeux vidéos, les smartphones. Nous, nous avons proposé aux jeunes de parler de leurs pratiques et de leurs intérêts (via une pièce de théâtre et une vidéo). A la présentation du DVD, présentation des Promeneurs Du Net et demande de notre département d’installer cela dans le Cher, en s’appuyant sur la Prévention spécialisée. La CAF a voulu travailler avec tous les acteurs jeunesse. Un groupe de travail a ouvert avant de créer des profils : qu’est-ce qu’être présents ? au niveau juridique ? au niveau de la pratique professionnelle ? on a ouvert les profils professionnels ensuite. En 2014, sur Facebook (référence), puis vers les nouvelles pratiques numériques des jeunes. Engagement non pas des professionnels seuls, mais bien avec leurs institutions.

ADSEA28 : on a commencé par créer un profil Facebook en 2014, mais on s’est aperçu que cela ne suffisait pas. On a créé une chaîne YouTube pour valoriser les gens du quartier (recettes réalisées par les mamans filmées). On a créé une page twitter, mais pas dans un objectif de rencontre (plutôt de rayonnement, de visibilité). On a créé des profils Snapchat quand on a eu nos smartphones à Noël dernier. On s’adapte. Aujourd’hui, c’est beaucoup Snapchat. 85% des moins de 13 ans sont sur Snapchat. Facebook arrive en 4ème position des réseaux sociaux sur ces tranches d’âge.

APSER : on est dans l’apprentissage. La première question que nous nous sommes posée était liée aux principes de la PS. 4 questions :  quel type de rencontre à travers les réseaux sociaux (échange avec des jeunes sans les connaître : combien de temps rester « aveugle », comment transformer cette relation numérique en réel) ? quel principe de la PS dans cette relation (anonymat et libre adhésion) ? Quel mode d’évaluation à l’épreuve des réseaux sociaux ? quel enjeu pour la PS à travers le numérique ? A Bourges, avec les Promeneurs Du Net, l’association a eu une reconnaissance importante du politique. C’est un défi pour la PS !